IPP – Institut Pyrénéen de la Photographie
SCENARIOS Pyrénées 2050
Pyrénées 2050 : comment agir pour demain ?
« L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste »
Abel Quentin, Cabane, éditions de l’Observatoire – Introduction à la Grande Librairie Novembre 2024.
Conscient des résistances du monde face au changement, mais aussi lucide de la difficulté de l’homme à se représenter et à vivre les ruptures, les mutations, les bifurcations potentielles de son organisation sociale, économique et de son rapport au vivant, l’innovation portée par cette approche prospective PYRÉNÉES 2050 est d’interroger la fabrique de notre imaginaire et de nos représentations pyrénéennes car elles sont ensemble sources de nos modalités d’action pour demain (CF : Manifeste IPP 2024). Ainsi, l’objectif concret de ce travail d’anticipation à 2050 est d’abord de poser un cadre de réflexion en écho à la controverse portée par les futurs Jeux Olympiques ALPES 2030 et de dialoguer notamment avec le travail inspirant de Fiona Mille « Réinventons la montagne » Novembre 2024. C’est ensuite l’engagement de mettre en dialogue approche prospective et photographie documentaire pour (ré)activer de nouvelles missions photographiques permettant de lier l’approche documentaire aux grandes mutations du développement pyrénéen et d’ouvrir ainsi sur des orientations de recherche. Cet engagement visionnaire par la photographie a l’objectif de faire évoluer la culture de ce territoire pour qu’elle puisse potentiellement se traduire par des prises de positions plus adaptées au contexte de transition. En d’autres termes, il s’agit de produire une analyse lucide et visuelle de notre temps en évitant l’énumération de bons sentiments.
Et si l’on considérait véritablement les Pyrénées comme la « vitrine » des questionnements majeurs de notre temps pour en proposer une approche prospective à 2050 ? C’est en effet parce que la montagne est le lieu emblématique des enjeux sociétaux à la fois du climat où le réchauffement y est plus rapide qu’ailleurs, de l’artificialisation du rapport au vivant dans la relation homme/nature, de la structuration forte par le marché plus que par la gestion de biens communs, que la montagne devient cet espace expérimental, sorte de vigie des devenirs possibles pour elle-même mais aussi pour d’autres territoires. L’idée d’associer l’approche prospective à l’engagement d’une photographie documentaire, revient à interroger pleinement notre aptitude à investir la compréhension et la dynamique du monde (récits prospectifs versus parcours photographiques) et à admettre qu’au final notre capacité d’agir est pleinement liée aux limites de l’investissement de notre propre imagination, mobilisant tout à la fois notre capacité à voir comme celle de discerner les gouvernances politiques, sociétales et économiques qui y sont associées.
Il est ainsi paru évident à l’Institut Pyrénéen de la Photographie (IPP) que cet engagement culturel par la photographie ne pouvait faire l’impasse d’une réflexion prospective sur les enjeux mêmes du Massif pyrénéen qu’elle se propose d’investir. Le parti pris est donc de conduire une véritable transversalité entre image documentaire et devenir de ce territoire dans sa dimension transfrontalière et au-delà. La photographie est donc ici sollicitée au côté de la prospective pour inventer des possibles et nourrir de nouveaux récits, pour déconstruire les certitudes et pour voir avec urgence, les choses autrement.
Il y a 50 ans, un groupe de scientifiques du Massachusetts Institute of Technologies (MIT) publiaient «Les limites à la croissance», document plus connu sous le nom de Rapport Meadows ou Rapport du Club de Rome, qui a été successivement mis à jour en 1992-2004-2012. Pour la première fois les chercheurs alertaient sur les risques d’une croissance économique infinie dans un monde aux ressources limitées. Face aux préconisations invitant à une refonte de nos modèles économiques sous le risque d’un effondrement devenu envisageable, se pose très directement aujourd’hui la question des impacts climatiques qu’une telle croissance engendre, dont les effets concrets font régulièrement l’actualité du Massif pyrénéen : c’est ici le fondement de cette réflexion prospective.
Ainsi, ces travaux scientifiques visionnaires, repris par les équipes du GIEC (Paris COP-21 et suivantes), ont trouvé aussi leur écho à une échelle plus régionale à travers les Travaux d’Hervé le Treut « Impacts du changement climatique en Aquitaine » en 2013 (structuration d’Acclima-terra) et plus directement pour les Pyrénées à une échelle transfrontalière par la création en 2010 de l’Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique (OPCC) qui engage un grand nombre de partenaires et de laboratoires de recherche sur divers programmes européens depuis sa création. Parallèlement à ces recherches de « résilience » aux évolutions climatiques, des projets d’envergure sont régulièrement conduits dans le cadre de programmes européens (LIFE, POCTEFA, SUDOE, MOUNTADAPT) et des études spécifiques menées au titre de la Communauté de travail des Pyrénées (CTP) à l’exemple de l’analyse de son propre positionnement stratégique en 2018. Ces données constituent ici des sources importantes pour l’argumentation des scénarios proposés.
De façon générale, la construction prospective PYRENEES 2050 se fonde sur les grands principes directeurs mobilisés par la conception et la mise en œuvre des politiques territoriales pyrénéennes qu’elles soient du Commissariat Massif, des Régions ou des Collectivités territoriales. Outre les « pilotes » dominants, l’analyse se nourrit aussi des « émergences » et des particularités du développement (notamment autour des communs) qui alimentent un positionnement divergeant à la seule structuration par le marché touristique. Autrement dit, sans culture prospective et sans vision commune et partagée, les territoires pyrénéens sont aujourd’hui ouverts, sans négociation possible, au marché de la rentabilité financière des loisirs et de l’immobilier. En effet, la place hautement stratégique qu’occupent les Pyrénées au cœur des métropoles et de leurs enjeux urbains de poumon vert, ouvrent à la fois sur une emprise excessive du marché des loisirs tout en dévoilant aussi un véritable potentiel de dialogue culturel et d’échanges entre les métropoles de Barcelone, Toulouse, Montpellier, Lérida, Saragosse, Pau, Pampelune, Bilbao, Biarritz, Bordeaux qui sont ensemble en mesure de jouer un engagement inédit pour le rayonnement du massif.
- SCENARIO TENDANCIEL : les forces en présence
UNE ARCHIPELLISATION DES TERRITOIRES PYRÉNÉENS ©
Au moment où nous attendons des responsables politiques qu’ils enclenchent des transformations vitales pour les territoires autour de la notion de « transition », Décembre 2024 signe d’exceptionnelles chutes de neige qui opèrent une pleine amnésie environnementale se traduisant par une incapacité à intégrer les expériences passées tout comme les prévisions climatiques à venir. Au lieu de s’appuyer sur une situation pour le moins anachronique pour tester des transitions potentielles en matière de diversification touristique, pour accélérer de nouvelles niches d’emplois qualifiés, pour penser des aménagements structurants comme la mobilité, pour coordonner des biens communs comme la culture, l’eau, les forêts,… l’investissement est majoritairement porté sur l’attractivité des stations de ski au détriment des autres sources productives du développement : investissement record en 2024 pour les stations de ski pyrénéennes, soit 71 millions d’euros pour une mise en réseau de 14 stations de ski pour un chiffre d’affaire (CA) de 69 millions d’euros pour la saison 2023-2024 (données publiques). Tout est mis en place pour que ces stations symbolisent finalement les avants postes de la rentabilité du massif en intégrant notamment la dynamique immobilière dont la gestion locative questionne très directement l’habitabilité réelle de ces montagnes.
On ne le répètera jamais assez, les Pyrénées sont des espaces fragiles non seulement d’un point de vue environnemental (CF : SCENARIO 3 : Pour une responsabilité partagée de la nature) mais aussi en matière de répartition démographique et donc de poids des décisions politiques. En se transformant en 30 ans en une zone de villégiature structurée en « pôles touristiques » (CF carte de la montée en puissance du % des résidences secondaires), appuyés notamment par une politique de labellisation de territoires en Parcs Naturels Régionaux (PNR), le marketing territorial exercé sur la zone pyrénéenne ouvre sur une inévitable mise en concurrence de l’offre touristique avec la naissance de micro-territoires multiples et divisés et le plus souvent très endettés. Si l’on fait le bilan de la hausse potentielle des fréquentations touristiques au regard des investissements qui y sont liés, il n’est pas sûr que ses investissements puissent un jour s’avérer rentables pour la seule raison que les retours sur investissement mobilisent trop de variables incertaines, et donc un maximum de risques auxquels il sera difficile d’échapper : sidération actuelle du positionnement américain, questionnement sur la cohésion européenne et le positionnement des programmes à venir, évolution de le valeur de l’euro et hausse des taux d’intérêt … En continuant de miser sur un investissement touristique d’hiver, le choix du tout-tourisme contribue à une désolidarisation des territoires où les investissements du chacun pour soi n’échappent pas au contexte d’une société de plus en plus individualiste et incapable de penser ses complémentarités notamment dans une dimension inter-territoriale, transfrontalière et inter-culturelle qui reste toujours le grand défi de l’espace pyrénéen.
Cette fragilité se traduit aussi par l’absence d’une trame urbaine structurante, qui fonde généralement la promesse d’une certaine diversification des activités. La fragilité de la trame urbaine du massif a ainsi permis d’investir les Pyrénées comme un territoire de « grands espaces » au service quasi exclusif d’un grand marché touristique et immobilier. Pour autant, cette approche dominante du développement pyrénéen calqué sur un modèle alpin bien plus fortuné, largement structuré par une véritable clientèle internationale et par une trame urbaine incomparable à celle des Pyrénées, est en tout point opposée à ce qui constitue sa structure territoriale historique faite de réciprocités et de dynamiques relationnelles territoriales, sociales, économiques et culturelles d’un versant à l’autre, d’une mer à l’autre, d’une métropole à l’autre. L’effondrement de la trame urbaine pyrénéenne est lisible notamment autour des grandes difficultés rencontrées aujourd’hui par les villes de piémont qui ont toutes perdues leur rôle d’articulation fondamentale entre la haute montagne et les métropoles, tout en étant dépossédées pour la plupart de leurs assises historiques industrielles (et artisanales) malgré des reconversions majeures notamment dans la haute technologie aéronautique, l’agro-industrie, la filière bois et bois-énergie.
L’investissement prioritaire fait dans l’économie touristique est-il vraiment aujourd’hui en capacité de structurer une pleine organisation publique et sociétale de la montagne ? Faut-il que les Pyrénées jouent au même niveau que les investissements alpins au risque d’un endettement qu’elles ne pourront supporter (retrait des catalans de la candidature JO 2030), ou alors faire reposer son développement sur ses atouts spécifiques afin de retrouver une pleine cohérence inter-territoriale autour du transfrontalier et du rapport aux métropoles ? En d’autres termes, comment diversifier la démarche d’économie touristique qui assigne les Pyrénées à une fonction de divertissement et minimise ainsi ses fonctions productives et de services publics ? N’est-il pas possible de (re)considérer aujourd’hui la montagne dans un nouveau jeu d’équilibre des possibles, sans que s’applique encore et toujours le système funeste de la privatisation des profits et de la nationalisation des pertes ?…
- LES CONSÉQUENCES DE CETTE ARCHIPELLISATION PYRÉNÉENNE :
QUELLES MARGES DE MANŒUVRE POTENTIELLES ?
Trois constats majeurs découlent de cette archipellisation des territoires pyrénéens qui repose d’une part sur la focalisation des investissements sur certains sites, et d’autre part sur l’incapacité des territoires à penser leurs complémentarités et la nature de leurs biens communs d’une vallée à l’autre, d’un versant à l’autre, dans une cohérence retrouvée de spécificité(s) pyrénéenne(s). Quels risques encourus par les territoires pyrénéens au regard de cette archipellisation ?
Premier constat : Au moment où une société s’archipellise et s’individualise, il devient de plus en plus compliqué pour le système pyrénéen de faire émerger des volontés communes et partagées par un nombre suffisant de citoyens et de structures institutionnelles et privées. C’est la première conséquence évidente pour les Pyrénées qui se heurtent à la difficulté de faire coopérer des groupes autour de thèmes ou d’idées partagées sinon investir dans quelques évènements institutionnels de communication qui n’ont aucune traduction politique réelle. Pour être réellement actives, il faudrait que les orientations communes coopèrent avec des cadrages juridiques efficaces et soient liées à des volontés citoyennes et politiques agissantes (par exemple : stratégie d’une gouvernance affirmée dans la mise en œuvre des préconisations issues de projets transfrontaliers POCTEFA, SUDOE, …).
Deuxième constat : Devant la difficulté d’engager de grands changements à l’échelle pyrénéenne, la tentation pour le politique est de ne répondre qu’à tel ou tel groupe d’acteurs constitués de l’archipel. Une réflexion très cynique pourrait dire que ce risque est aussi vieux que la politique. Mais sans être naïf, il est très probable que ce phénomène ne puisse que s’accentuer dans le contexte actuel de raréfaction des finances publiques si l’on prend par ailleurs en compte la montée en puissance d’un électorat de plus en plus fragmenté et très grandement populiste. Quelle intégration possible pour de nouveaux habitants dans ce contexte ? Quelle nouvelle ressource humaine et nouveaux acteurs potentiels à l’horizon 2050 dans un système fermé sur lui-même absolument réticent à l’inter-territorialité et à la dimension relationnelle du Massif ?
Troisième constat : L’archipelllisation conduit inévitablement à un effondrement des élites locales car le propre d’un fondement politique est de servir par principe les causes communes autour de visions prioritaires partagées, lesquelles n’existent pas aujourd’hui y compris sur les grands enjeux comme celui de l’environnement et de la biodiversité. Mais la déficience d’une véritable entente globale sur les enjeux partageables du massif, conséquence de l’absence d’une réelle dimension prospective (rôle majeur que doit jouer la CTP), opère cette dérive vers un certain populisme en opposition systématique au fait métropolitain… Cette analyse qui est faite au niveau national en France (rural contre élites urbaines) est particulièrement vraie au niveau pyrénéen, et c’est pour cette raison majeure qu’une relation aux métropoles (comme le font les Régions espagnoles) doit être prioritaire au risque d’une scission sociétale très grave et difficilement surmontable pour le développement du massif (nouveaux types de « gilets jaunes » avec des conséquences sociales impactantes sur le long terme).
- TROIS SCENARIOS DE STRUCTURATION DES TERRITOIRES PYRÉNÉENS
QUELLES SONT LES « PILOTES » DES SCENARIOS PROPOSES ?
- SCENARIO 1 : Vers une virtualisation du rapport à la montagne : poursuite du scénario tendanciel vers une artificialisation grandissante du rapport à la nature sous l’impulsion des nouvelles technologies de réalités augmentées et de l’IA au service du divertissement. Ce scénario pose les Pyrénées comme un espace de rentabilité financière d’un tout-tourisme.
- SCENARIO 2 : Vers de nouvelles coopérations des activités et des territoires : la trame urbaine est une dimension motrice pour porter une politique inter-territoriale et transfrontalière significative et impactante pour une économie diversifiée du Massif. Cette approche valorise les dimensions inter-culturelles voire cosmopolites rénovant le lien entre les composantes d’une société pyrénéenne plurielle pour un dialogue des cultures, des mobilités et de l’emploi. Ce scénario structure une dimension relationnelle et ouverte du positionnement pyrénéen dans un espace élargi aux rôles des métropoles.
- SCENARIO 3 : Vers une nouvelle puissance d’agir de la nature : structuration possible des citoyens et des associations locales pour (re)faire société face à l’emprise du marché. Ce scénario propose une structuration innovante qui redonne à la nature une véritable puissance d’agir et structure la question environnementale et du climat avec des instruments juridiques qui ont ailleurs fait leurs preuves.
SCENARIO N°1
VERS UNE VIRTUALISATION DU RAPPORT A LA MONTAGNE ©
- La liberté étant devenue celle de consommer, l’appel de la montagne est aujourd’hui capté par des produits et des offres orientées vers le divertissement d’un tout-tourisme. Les pratiques se débrident, se banalisent, les usagers sont devenus des consommateurs. La réalité augmentée et l’expérience immersive deviennent la normalité attendue par des clientèles opérant ainsi une forme de déterritorialisation et d’artificialisation du rapport à la montagne. Par peur de démérité, les engagements politiques s’engouffrent dans ce simulacre d’innovation et copient souvent ce qui se fait ailleurs ayant pour conséquence une valorisation de l’approche technique au détriment de la pertinence des contenus. Ainsi, de son actuel statut d’artificielle la neige est-elle en train dans ce Scénario N°1 de devenir à moyen terme aussi virtuelle ?
Ce Scénario N°1 vient poursuivre la dynamique actuelle portée par une mise en marché des Pyrénées, une sorte de « Terroir washing » autour d’un imaginaire de la consommation, soutenue aujourd’hui par une politique de communication touristique à l’adresse d’une clientèle supposée internationale mais au final très largement transfrontalière (Barcelone, …). Porté par la promotion d’un marketing territorial, l’image pyrénéenne est centrée sur les attentes idéalisées d’un « neuro-marketing » agissant par des incitations visuelles adaptées à leurs cibles : immersion sportive en pleine nature, liberté fictive des grands espaces, idéalisation de la neige et voyages en biodiversité… Dans ce Scénario N°1, la mise en œuvre de l’offre touristique devient de plus en plus virtuelle et connectée et l’on quitte le réel pour « l’hyperspace-mountain » où la montagne elle-même devient le décor scénique des concerts électro. Cette approche consumériste ne vient qu’accentuer la pression grandissante et souvent incontrôlable sur les espaces emblématiques : rives des lacs transformées en bord de plage, water-polo sur les lacs d’altitude, foule de curieux au milieu des troupeaux, …
Dans ce Scénario N°1, le besoin d’un potentiel croissant de logement reste le ressort principal de l’attractivité d’une clientèle toujours renouvelée, développant une pression locative continue parallèlement à celle des résidences secondaires sur les territoires les plus prisés. La pression engendrée sur la société locale accentue la difficulté d’accessibilité au logement pour les jeunes actifs (et d’autant plus pour les saisonniers) sans pour autant booster le niveau des salaires qui restent plafonnés aux secteurs des services et ne peuvent ainsi subvenir aux prix pratiqués sur l’habitat. Cette accessibilité à l’habitat devient l’élément discriminant de la répartition des actifs sur le massif pyrénéen. Abandonnant les hautes vallées pyrénéennes pour cause d’impossibilité d’accès au logement, les jeunes actifs se replient sur les zones de piémont moins soumises à la concurrence des prix et deviennent dépendant de navettes journalières. La conséquence de ce Scénario N°1 est une perte de substance du tissu social de la haute montagne (constat déjà bien en place) avec un retrait généralisé des services publics pour cause d’absence d’un habitat à l’année.
Dans ce contexte compétitif notamment sur la rentabilité du logement, le seul élément notable d’une diversification d’activités face au marché touristique est porté par la dynamique démographique des nouveaux habitants qui, bien qu’en progression très faible exceptée sur les littoraux (cf : cartographie jointe), reste la source potentielle d’une diversification économique réelle valorisant une montagne vivable dans sa dimension quotidienne et pas uniquement saisonnière : maintien de certains services publics, évènements culturels hors saison, regroupement d’activités dans des Tiers-Lieux, ébauche d’un développement des communs… Cet apport de nouveaux résidents renouvelant les ressources humaines locales (et non des clientèles) développent de fragiles émergences pour de nouvelles approches de la montagne. Cette évolution potentielle des mentalités ouvre sur un nouveau débat social permettant de retrouver le sens de la critique. Ces engagements privés apportent au Massif de nouveaux réseaux de connaissance et de savoir-faire dont les initiatives devront mobiliser de réels soutiens financiers. La volonté de mettre plus de sens au cœur de l’économie pyrénéenne en prenant en compte une plus grande diversité de métiers et de carrières professionnelles pour diversifier les seules activités saisonnières du tourisme, constitue ici une première diversification et bifurcation possible au tout-tourisme qui fonde le positionnement du Scénario N°2 : positionner le Massif sur les ressources humaines et non sur les seules clientèles du tout-tourisme.
SCENARIO N°2
VERS DE NOUVELLES COOPERATIONS DES ACTIVITES ET DES TERRITOIRES ©
- Dans une volonté de diversification de l’économie pyrénéenne, ce Scénario N°2 restaure la dimension relationnelle des territoires pyrénéens en (ré)équilibrant la trame urbaine par des complémentarités économiques inter-territoriales y compris avec les métropoles. Les politiques de différenciations territoriales (zonage) ont tenté de circonscrire les territoires de montagne comme des entités spécifiques et autonomes les coupant ainsi de leurs territoires voisins avec lesquels les Pyrénées se sont historiquement constituées : articulation entre haute montagne, villes de piémont et métropoles notamment. Ce Scénario N°2 propose de refonder cette trame urbaine en tenant compte du poids croissant des métropoles dans les orientations structurelles des territoires de montagne. En dehors de leur statut de bassin de clientèles touristiques, les métropoles développent aussi leurs exigences spécifiques notamment sur la demande croissante de produits alimentaires de qualité qui sont les moteurs potentiels d’une production agricole certifiée de montagne : multiplication des labels, certification potentielle de « bio-vallées », structuration et adaptation continue de l’agro-alimentaire bénéficiant de l’image montagne (biscuiteries, conserveries, saloirs, fumoirs, valorisation de lieux de découpe pour vente directe, …), fournissant cantines scolaires, clientèles urbaines, boutiques et marchés métropolitains.
Réinventer l’économie pyrénéenne autour d’activités qui ont du sens (architecte, artisans en rénovation thermique, guide, coachs internationaux pour métiers du sport, experts santé et bien-être, artiste, écrivain, chefs étoilés, éditeurs, ingénieurs process, boulanger-paysan, producteur de thé, …) qui s’ancrent et innovent à partir d’une lecture actualisée des situations et des potentiels locaux. C’est ici le Scénario N°2 de la créativité productive et de l’expérimentation qui loin de reposer sur de seules initiatives individuelles engage une approche relationnelle globale réactivant une nouvelle trame de fonctionnalités inter-territoriale du Massif en articulant à la fois approche urbaine et prospective économique à grande échelle. Ce scénario appelle la création d’une véritable Agence Economique Pyrénéenne Ó d’échelle transfrontalière qui se positionne pleinement sur de la complémentarité d’activités (créer du lien et des opportunités) pour désenclaver le Massif des seuls investissements touristiques.
Cet investissement dans l’appareil productif vise par ailleurs un rééquilibrage générationnel de la pyramide des âges dont le vieillissement devient très préoccupant (CF : cartographie jointe) au point de réduire les quelques activités locales aux services à la personne. Ce scénario propose de rendre les Pyrénées non seulement « attractives » mais bien plus encore « habitables » par les futures générations. Cette approche est aussi celle de la responsabilité publique de la répartition des activités sur le territoire qui ne peut pas être laissée à la seule loi des marchés au risque d’une concentration sur les espaces les plus stratégiques c’est-à-dire les métropoles. L’exemple réussi d’une répartition des formations qualifiantes universitaires dans les villes moyennes (années 2000) doit être ici prise comme exemple et élargi à la sphère économique afin de (re)structurer des systèmes productifs locaux autour de grappe d’entreprises interactives et revenir ainsi à l’idée d’un territoire productif et d’une réhabilitation radicalement contemporaine des nombreuses friches industrielles et autres lieux à réinventer.
La période post-Covid a pu donner un certain élan à ce Scénario N°2 par l’amorce significative d’une nouvelle répartition de jeunes actifs sur le territoire dans une dimension souvent familiale. Pour être réaliste et ne pas faire reposer ce scénario sur les seules volontés individuelles souvent vulnérables, ce scénario propose de retrouver du commun autour d’une structuration pleinement coopérative et complémentaire entre les activités, sur le modèle Tiers-Lieux ou systèmes productifs locaux valorisant une dimension publique avec une forte implication d’énergies humaines. Cette vision volontariste et maîtrisable à une échelle pyrénéenne est en mesure de signer un nouveau modèle économique plus diversifié qui est la seule solution politique crédible pour réorienter une pleine complémentarité inter-territoriale à laquelle doivent prendre part les métropoles par leurs implications directes au fonctionnement de la future Agence Economique Pyrénéenne ©.
SCENARIO N°3
VERS UNE NOUVELLE PUISSANCE D’AGIR DE LA NATURE ©
- Ce qui inspire ce Scénario N°3 relève d’un paradoxe : alors que les métropoles et leurs dynamiques d’expansion font peser une fréquentation touristique accrue sur le Massif, les approches environnementales restent atomisées et archipellisées sans coordination véritable permettant de promouvoir une échelle d’intervention plus globale issue de visions partageables. Aujourd’hui trop segmentée en micro-territoire PNR, PNP, l’approche environnementale est abordée dans ce Scénario N°3 de façon plus universelle, plus responsable et plus globale sous l’impulsion potentielle de l’OPCC. En s’appuyant pleinement sur des volontés citoyennes engagées sur le Massif et en intégrant ce qui se passe aussi concrètement ailleurs dans le monde en matière de droit à l’environnement, la structure de ce Scénario N°3 est de redonner à la nature une pleine puissance d’agir en la dotant d’une personnalité juridique tel que cela existe pour le Parlement de la Loire ou ce qui est en vigueur en Nouvelle Zélande et en Norvège. Il faut s’inspirer de ce qui se fait ailleurs dans d’autres cultures montagnardes, pour (ré)affirmer des points de repère communs en coordonnant les énergies autour d’un véritable changement d’échelle et de moyens d’interventions. Ainsi, (re)fonder la place et le rôle des PNR et du PNP avec une vision coordonnée et transfrontalière sur les objectifs communs sans oublier la gestion des flux touristiques d’altitude et le rôle des refuges, est proposé dans ce Scénario N°3 comme une urgence, amorcée par les éléments de la coopération PNP-Ordesa-Mont Perdu.
Ainsi, à l’inverse d’une orientation des stations de ski vers des activités ludiques « quatre saisons » avec des aménagements touristiques types VTT de descente, tyrolienne et autres se présentant comme des parcs d’attraction et poursuivant une artificialisation de la montagne, les stations de ski conjointement aux refuges ne peuvent-ils pas devenir des lieux marqueurs d’une transition assumée, véritables portes d’entrée culturelles et éducatives vers la montagne comme le propose le Musée LUMEN ? Le LUMEN est en effet un monde d’expériences pour tous les sens, une ouverture et une nouvelle façon de vivre la montagne. En projetant son exemple, ce Scénario N°3 propose une régulation du tourisme par une gestion affirmée de la force écologique des Pyrénées permettant de faire émerger un nouveau rapport au vivant et à la biodiversité associant de nouvelles trajectoires possibles d’activités avec l’affirmation de la culture pour un développement plus inclusif de la montagne. Une mobilisation citoyenne et associative ouvrant sur des initiatives collectives n’est-elle pas susceptible aujourd’hui de modeler une nouvelle force structurelle pour les Pyrénées ? Ce Scénario N°3 est nécessairement pensé dans une approche transfrontalière et inter-régionale (rôle de la CTP en réactivant les fondamentaux de la pensée européenne) doublé d’une coopération avec les métropoles sur la décarbonation de la mobilité (révolution du vélo) avec une montée en puissance des métiers de l’environnement sur le Massif.
Face à l’emballement climatique et à la réponse que nous devons y apporter, le statut des Pyrénées de dernier château d’eau de l’Europe du sud impliquant la gestion des fleuves Ebre, Garonne et Adour donne la véritable dimension des responsabilités qui sont à conduire dans ce Scénario N°3. Il en est de même du potentiel forestier et pastoral fragilisés par l’allongement des périodes de sécheresse et la hausse des températures estivales comme des pluies torrentielles qui modifient aujourd’hui grandement leurs potentiels spécifiques. Les nouveaux rapports à la nature impliquent non seulement une prise de conscience de ces changements climatiques mais aussi une mise en pratique réelle des mesures de protection pour l’orientation de nouvelles activités sur le moyen et plus long terme.
En matière de respect des écosystèmes, la place d’une territorialité sportive pyrénéenne est positionnée dans ce Scénario N°3 comme un élément moteur de ce rapport fondamental homme / nature pour répondre aux capacités de transition économique et d’adaptation climatique qui interroge dans un futur immédiat le Massif. La référence au positionnement du CNEA de Font-Romeu, lieu mythique d’entrainement en altitude des athlètes olympiques autour d’une diversité d’activités sportives de haut niveau, symbolise ce véritable potentiel de changement et cette pertinence réelle au service d’une trajectoire possible du sport autour de la diversité des activités professionnelles qui y sont liées. Dans cette quête d’excellence, l’activité physique de haut niveau nous invite à sortir tout autant de notre zone de confort, qu’à puiser dans nos ressources individuelles et collectives, pour rencontrer l’autre, et coopérer pour progresser : l’Olympisme peut-il dépasser le cadre sportif et devenir environnemental autour de ses mêmes principes : excellence, respect, amitié ? …